Lettre à Jean-Jacques Landrot,
président de l’Association technique internationale des bois tropicaux (ATIBT)

A la mémoire de François-Xavier Verschave


de : Arnaud Labrousse,
admirateur

Cher Monsieur,

A l’approche de la fin de votre mandat de président de notre auguste institution, je voudrais simplement vous dire à quel point l’idée de votre départ m’attriste et m’angoisse, et franchement me rend complètement nerveux. Je ne me rappelle même pas la dernière fois où j’étais si mal. Si, peut-être : quand les amis corses de notre cher Rougier ont été perquisitionnés par Courroye et Joly, vous vous en souvenez sans doute.

A la rentrée votre successeur sera nommé, et en 2006 vous ne serez plus président de notre assoce ! Comment voulez vous que je gère ça ? Les leaders comme vous, Jean-Jacques – je peux dire « Jean-Jacques » ? ça ne vous gêne pas ? – les meneurs d’hommes comme vous ne naissent pas tous les jours, comme vous devez le savoir. Je vous demande, président : l’homme digne de reprendre votre œuvre, de relayer la flamme, vit-il aujourd’hui ? Bien sûr que non. Mais bon je vais vous souffler tout de même un nom, pourquoi pas.

Je termine d’abord mon éloge. C’est donc pour exprimer toute l’admiration que j’ai pour votre présidence que je vous écris, O chantre du bois françafricain, moi que vous ne connaissez même pas, enfin, pas personnellement.

Me permettez-vous de sortir ici un ou deux de vos poèmes pas assez connus ? Juste pour savourer ma douleur ? Je me souviens de votre dernière interview dans Marchés tropicaux (10/10/03) comme si c’était hier. Mais quoi, j’allais l’oublier ? Un véritable testament de votre amour pour l’Afrique, JJ ! Et tout spécialement pour ceux de ses habitants qui vivent encore au « Moyen Age ». Vous avez dit :

Notre attention se porte de plus en plus dans […] le niveau de vie accordée aux ouvriers ou aux communautés.

« Accordée ». Bravo, bravo.

Mais, attention aux clichés ! Il y a toujours une distorsion entre une gestion expatriée et l’environnement social en forêt, entre le campement avec piscine et tennis alors qu’à côté, en forêt, on se retrouve au Moyen Age.

Voilà, on comprend tout de suite que c’est un érudit qui parle, ça se voit. Tenez, n’est-on pas plutôt en pleine ère néolithique en forêt, « nuit des temps » et tout ça? Mais que dis-je, c’est vous l’expert ; c’est vous qui connaissez si bien ces peuplades encore éloignées de la lumière. Des gens carrément lents, disons-le :

Les communautés locales ont une connaissance de terrain. […] Mais rappelons qu’aménager c’est planifier […]. Et pour établir un plan, il faut des connaissances scientifiques, savoir établir une synthèse. Il faut une certaine agilité intellectuelle […].

Savant de la sylve, avec quelle agilité vous savez manier les subtilités ! Toujours dans cette interview pour Marchés coloniaux, hop là ! j’ai dit « coloniaux » ? Mais pourquoi diable sont-ils allé changer le nom, les lâches ! Vous vous souvenez de Marchés coloniaux, JJ, l'ancien, le vrai ? Les numéros des années 57 et 58 ? Alors ça c’était une ligne éditoriale mon vieux !

Pardon, je suis un peu ému. Avec Marchés tropicaux donc, on parlait ce jour-là « mauvaise gouvernance ». Mais attention. Remarquez une fois encore la sorte de nuance que seul mon président sait apporter :

[…] Si on redistribue au premier cercle du pouvoir qui redonne à gérer à un forestier international ses 50 000 ha de concession

eh bien, dans ce cas

« Redistribution » ne signifie pas clientélisme.

C’est comme ça avec vous. Toujours ces joyaux, cette joie de précision. Vous me dites si j’ai mal compris.

Le 17 février 2005 vous avez donné une allocution devant le Conseil français des investisseurs en Afrique (CIAN). (N’oublions pas le « N » Jean-Jacques ! Ah, que ne donnerais-je pour que s’y affiche encore l’« Afrique Noire » de jadis…).

Oserais-je dire que j’étais dans un état d’extase pendant la quasi-totalité de ce discours ?

Silence ! Notre Zarathoustra parle :

Aux problèmes sociaux classiques dans les pays en développement, l’Afrique ajoute une grande vulnérabilité au HIV/SIDA. Cette calamité se répand de plus en plus par la tradition libertine africaine […].

Dieu sait combien cette tradition nous est répugnante. Pour nous, ça va sans dire n’est-ce pas, il n’y a rien de plus agréable, après une longue journée de développement durable, que de nous blottir au lit avec un bon tome de Schopenhauer. Sinon d’écrire à nos épouses et belles-mères, une tasse de lait chaud à la main. Bon, à la limite sortir débattre des actualités avec des bonnes sœurs du coin.

Figurez-vous que parfois on vient me voir au chantier, « Grand, on en a marre de voir des 4x4 de la société devant le collège chaque jour à l’heure de la récré ! » A la recherche de stagiaires, je leur dit, où est le mal.

A propos de main d’œuvre : notre cruel manque en ce domaine a toujours été l’un de vos chevaux de bataille.

[…] L’absence de main-d’œuvre qualifiée est un handicap majeur pour les économies africaines. […] Dans trop de réunions intergouvernementales […], il est émis trop de demandes de formation de Bac + 5 ou 7. Dans notre filière bois, nous avons d’abord besoin de techniciens de terrain, pour la forêt et pour les usines.

Bien entendu, bien entendu. Trop d’éducation ça sert à quoi ?

[…] Nous avons un grave problème en entreprise : trouver des compétences en forêt, notamment des nationaux. Dès qu’ils ont un bagage universitaire, il faut le dire, il leur est de plus en plus désagréable d’aller en forêt.

Il faut le dire. On ne peut pas simplement interdire ce genre de bagage ? Le confisquer peut-être ? Il va falloir s’atteler à régler tout ça. Et vous ne serez plus là pour nous aider, Jean-Jacques ! Vous ne serez plus là pour nous dire notre devoir, nous mener au front. Je frissonne encore :

A une époque du nécessaire rééquilibrage mondial de la richesse, de la forte poussée de l’émigration, il est aussi de notre devoir d’apporter le développement et l’emploi en terre d’Afrique.

Ouh là. Terre d’Afrique. Ça me donne la chair de poule. Non mais, me faire un coup comme ça JJ, vous êtes terrible vous.

Il y a un truc que vous avez dit à ces marchands du CIAN que je n’oublierai jamais. Le lendemain je l’ai fait inscrire sur un bout de placage et l’ai accroché à côté de la Vierge, au dessus de la télé. A l’heure où je vous écris toute ma famille le contemple, en regardant « Combien ça coûte ».

Dans le cas de guerre civile et tenant compte du fait que beaucoup de gouvernements africains ont d’abord été dans l’opposition armée, la décision de coopérer avec telle ou telle rébellion devient un choix binaire de l’investisseur et réside souvent dans l’alternative : - Quitter le pays avec le dilemme d’abandonner ses employés et de perdre l’investissement, - ou coopérer sous la force avec les rebelles du moment pour maintenir l’activité et les emplois.

Ah ce choix binaire ! Quel fardeau de devoir maintenir les profits à tout prix, les emplois je veux dire. Puisant dans vos propres expériences libériennes et centrafricaines, vous nous avez si bien montré comment l’assumer, ce boulet. Votre « Landwood » était un vrai modèle du genre, avant de capoter. Mais au fait pourquoi dites-vous « coopérer sous la force » avec les rebelles ? Dès qu’on « tient compte » du fait que le prochain régime risque bien d’être un régime d’ex-rebelles, la bonne décision se fait toute seule. Pas besoin de forcer.

En ce qui concerne notre ami Taylor, je tiens à saluer le jusqu’au-boutisme de notre assoce dans ce dossier complexe. Je pense à notre communiqué du 7 mai 2003 « Le Liberia est malheureusement toujours en état de guerre », un de nos moments forts je crois.

Primo, avez-vous expliqué, « Le secteur forestier libérien procure des revenus à l'Etat sous forme de taxes » etc. Secundo, vous sortez le truc « les écoles, les dispensaires » etc. Puis, parce que, reconnaissons-le, l’heure était grave, vous appelez à ce qu’il y ait un « code de conduite » à signer qui « prouverait » que nos gars, qui prouverait quoi encore ?... j’oublie, oui, c’était ça, qui prouverait que leurs entreprises « ne sont impliquées ni directement ni indirectement dans le trafic d'armes ou dans toute forme de conflit armé ». Des joutes verbales restant permises bien entendu. Et avec les rebelles aux portes de Monrovia, vous disiez que le temps était venu de « relancer le débat » avec « les responsables administratifs et gouvernementaux » du régime aujourd’hui défunt. Ma foi, on est même allé proposer « d'évaluer le niveau des besoins en formation nécessaires dans le domaine de la gestion forestière » en Taylorland ! Alors, qu’est-ce qu’on voulait de plus ?

Et vous avez conclu :

L'ATIBT met dès lors en garde contre les conséquences dramatiques, sur l'économie du Libéria et sur les populations locales en général, provoquées par d'éventuelles sanctions non fondées ou par des boycotts à l'initiative de certaines ONG sur le secteur forestier, sans oublier l'impact négatif que ces actions auraient sur les opérations de ces entreprises qui travaillent dans le respect des lois.

En garde ! Bien joué, JJ ! « Sans oublier l’impact négatif » : Seule chose que nous avons oublié, nous, ce jour-là, c’est que la veille le conseil de sécurité de l’ONU avait déjà voté ce putain de boycott. En garde !

Le 23 mai vous vous fendez d’un nouveau communiqué. Que de nobles sentiments, correctement exprimés. Vous faites part de « la compassion » que ressent notre assoce pour « la population civile et plus spécialement pour le personnel des entreprises de la filière du bois ». Pourquoi en effet donner la priorité aux amputés, violées et orphelins en général lorsqu’on sait que ces pleurnichards-là ne sont pas tous de notre secteur ? Quant à la décision new-yorkaise, on « se refuse à porter un jugement » là-dessus, on « recommande » même « à tous [nos] membres » de la respecter. Il est vrai qu’on demande « une mission conjointe […] pour déterminer avant le 7 septembre 03, les modalités de [sa] levée […] pour les sociétés […] s'engageant dans un comportement vertueux ».

Pas besoin de vous rappeler que deux ans plus tard ce fichu boycott est toujours sur notre dos. Je ne veux pas vous fâcher, président, mais puis-je émettre une minuscule, une infinitésimale critique de ce communiqué du 23 mai 2003 ? C’était un petit peu trop solennel, je trouve. Vous ne trouvez pas ? Il y avait une blague que j’ai fait circuler, moi, à l’époque, juste pour détendre l’atmosphère. C’était tellement drôle. Et que du vrai en plus.

Le 22 mai – la veille de la publication de nos voeux – ce mec de chez Robelbois qui s’appelle Gilles Hotelin, il écrit à Jean-Louis Dumon, notre ami d’Interwood. J’ai gardé le fax, je l’ai toujours. Gilles demande à Jean-Louis où sont les 1 200 mètres cubes de bois libérien qu’il a commandé. Il faut savoir qu’il s’agit des grumes MWPI, donc produites par Abbas Fawaz. Et qu’en 2003, la concession du Libanais le plus respectable de Ferney-Voltaire se doublait d’une base arrière de la guérilla ouest-ivoirienne. Texto, JJ :

Gilles : « Quid de l’exécution contrats Liberia ??? »
Jean-Louis : « Liberia – on est actuellement au stade des exécutions capitales et sommaires. »
Gilles : « La main d’œuvre risque de manquer pour l’"exécution" du contrat !! »

Les gags comme ça j’aime bien, les blagues assassines. Et voilà, maintenant c’est moi qui commence.

Plus sérieusement. Pour revenir à votre retraite prochaine. Y a un truc que je voulais vous dire. Bas les masques. Je sais bien que vous n’êtes pas que le grand esprit lyrique que je célèbre jusque là. Landrot n’a pas exactement la tête dans les nuages, si vous me comprenez bien. C’est un homme de terrain et c’est un homme qui comprend ce qu’on appelle faire de l’argent. Ai-je tort sur ce point-là, JJ ? Hein ? J’ai pas tort ? On se comprend ? Je savais qu’on allait s’entendre assez bien au moins sur ce point précis.

Eh bien, on peut dire, et c’est une très bonne chose, que cette retraite va vous donner l’opportunité de passer un peu plus de temps avec la famille. Avec vos fils par exemple. Jean-Jacques, est-ce que vous avez un moment pour parler ? Je voudrais vous parler un instant de votre boîte. J’ai dit une connerie. Je veux dire de leur boîte, la boîte de Yann (32 ans) et de Nick (30 ans).

Mais en fait c’est la boîte de qui exactement, « Consultland » ? Dans l’annuaire de l’ATIBT c’est vous Consultland. Pas de trace des petits dans ce listing-là. Par contre vous n’êtes pas actionnaire de Consultland. Ça c’est le listing de M. le greffier du tribunal de commerce qui le dit. Bon, donc Yann et Nick seuls associés dans Consultland, seuls détenteurs du capital (les 8 000 €) de la boîte qu’ils créent, eux, peu de temps après votre nomination à la tête de notre noble institution. Ils la font domicilier à Vanves, à la Fiduciaire des Hauts-de-Seine. Original comme choix. C’est pas elle qui a aussi abrité le Comptoir commercial France Madagascar Réunion ? Non ? Bon, ça n’a aucune importance.

Voici un truc que j’aime à la SARL Consultland. Les Landrot fils l’installent quelque part dans le 92, mais où les petits déposent-ils son capital social ? A la Société générale, agence du 1 rue Fabre d’Eglantine 75012. C'est-à-dire à quelques mètres de l’ATIBT. Je parierais, et je crois que je gagnerais, que cet établissement bancaire-là est celui le plus proche des bureaux de notre chère assoce, Jean-Jacques.

Conseils et services en informatique, conseils en stratégie commerciale, études et conseils en environnement et stratégie industrielle dans les pays en développement, participation industrielles et commerciales de tous ordres.

Il y a une chose que je ne comprends pas. Ce sont qui les donneurs de ces conseils et les prestataires de ces services ? Yann ? Le jeune Nick ? J’essaie de comprendre, Jean-Jacques, le nombre précis d’employés de Consultlandrot, parce que j’ai l’impression que c’est le genre d’entreprise où je voudrais bosser moi-même. Ben, cartes sur table : vous n’avez pas un poste libre là-dedans pour un de vos admirateurs les plus bosseurs ?

Ce qui m’attire dans l’affaire n’est pas que sa rentabilité. Certes, d’un chiffre d’affaires l’an dernier de 543 928 € (dont 168 288 € en services vendus « à l’étranger »), tirer un bénéf de 66 822 €, c’est tout à fait respectable. Il est peut-être dommage d’un point de vue gestion que les dividendes (44 000 €) aient dû tous aller dans les poches de Yann et Nicko, seuls associés. Mais c’est la loi et c’est comme ça.

Dans le business, je dois l’avouer, s’il y a une chose que j’aime pas trop c’est les frais. Ou disons plutôt, ce que j’aime dans votre boîte, celle de vous et vos fils, je vais être honnête ici, c’est les salaires qu’on paie. Une SARL où 92 pour cent des charges d’exploitation
(476 639 €) sont des salaires et charges sociales, je trouve ça bien. Avec leurs start-up à l’anglo-saxonne les jeunes sont très forts n’est-ce pas.

Entre 2003 et 2004 la masse salariale globale de Consultland progresse de plus de 40 pour cent « alors que l’effectif moyen est resté le même ». Là je cite le rapport de gestion de mars 2004 que Yann, qui est le gérant, adresse à ce qu’il appelle ses « associés ». Marrant ça comme expression, parce que bien sûr il n’en a qu’un seul, son petit frère.

Je reviens à ma question : entre combien d’employés exactement ces salaires à la hausse, 440 783 €, ont-t-ils été répartis l’an passé ? Sur son 2065bis, là où on parle « Rémunérations nettes versées », Yann n’inscrit le nom que d’un seul gars: « Yann Landrot ».

A titre de traitements, émoluments et indemnités proprement dits : 104 000 €
A titre de frais de représentation, de mission et de déplacement (Remboursements) : 4 074 €

En clair, quelqu’un qui n’est pas Yann a touché pas mal de sous lui aussi, plus de 300 000 € pour être précis. Je ne connais pas votre fils aîné, et pourtant je pense que j’aimerais bien travailler pour quelqu’un comme lui. Avec un salaire à six chiffres, plutôt genre fin de carrière pour certains d’entre nous, le petit gars choisit d’habiter le mauvais 17ème. J’ai dit « mauvais » 17ème ? Je veux dire le très mauvais 17ème, avec les squats en face, Jean-Jacques. Bon, plus mauvais que ce 17ème-là, vous êtes à Saint-Ouen d’accord ? Rue Pouchet on ne peut pas croire qu’on est encore à Paris, Jean-Jacques. Vraiment, vous ne pouvez pas, je ne sais pas, faire quelque chose pour lui ?

J’ai mal fait. Je voulais juste vous remercier pour tous vos efforts au cours de ces dernières années, et voilà que je suis en train de quémander du boulot et de vous dire comment gérer votre foyer. Excusez-moi. Excusez-moi, président.

Permettez-moi juste de dire une toute dernière chose. A propos de votre successeur. J’aimerais proposer un nom qui fera l’affaire je crois. Bien entendu il s’agit de quelqu’un qui est membre de l’ATIBT depuis toujours. Un ami mutuel, un homme remarquable, exceptionnel. Louis Merkli. C’est ça. Louis Merkli. Je sais, je sais que ça ne sonne pas très français ; ce n’est pas « Jean-Jacques Landrot » on est d’accord. Mais croyez-moi, Merkli est un Français jusqu’à la moelle, je m’en fous s’il est né à Budapest. Ecoutez, un Franco-hongrois, Sarko adorera. Il est vrai que Nicolas est le pote de Ouattara, et Cécilia copine avec la femme de Ouattara. C’est pas grave. Vous ne comprenez pas ce que je dis?

Mais vous savez bien que Merkli est le forestier de cette milice loyaliste, le FLGO, la plus grande milice de la Côte d’Ivoire. Ç’est pas un secret ça. La société Thanry de Merkli et le Front de libération du Grand Ouest, c’est la même chose. Pas de Merkli, pas de FLGO.

Notre homme vient avec d’excellentes recommandations. Surtout celle du « général » Denis Mao Glofiei, le chef du FLGO et coordinateur des milices cousines l’APWê, l'UPRGO, et le MILOCI. C’est un bon garçon celui-là. Il me rappelle un peu le jeune Taylor à l’époque, sa franchise et tout, son côté rebelle si je peux dire. Au fond c’est un bon garçon. Vous n’avez pas lu l’interview qu’il a donnée à la presse il y a deux mois ?

[…] Pour ce qui est de l’entretien des éléments […]. Il y a les unités industrielles du bois qui nous ont aidé. Il y a la société STDS, il y a la société BTA, etc. […]. Mais il y a surtout la société Thanry à qui revient la palme d’or. Au départ, les gens ont dit beaucoup de choses sur cette société. Il y avait même des tracts qui disaient que la société Thanry était parmi les multinationales qui sont à la base de la rébellion. C’est archi-faux et nous pouvons le dire à toute la Côte d’Ivoire, que la société Thanry nous a aidé. C’est grâce à cette société que nous sommes là. Surtout M. Merkli Louis, le directeur général, qui est en étroite collaboration avec nous.

C’est ça le genre d’homme qu’il nous faut à la tête de l’ATIBT ! Heureusement que vous ne l’avez pas sanctionné. Maintenant il faut le promouvoir. Regardez ses mérites :

Il a créé les conditions pour que le peuple Wê soit à l’aise, il est à remercier aujourd’hui. […] Je me souviens qu’en pleine guerre, les Fanci n’avaient pas suffisamment de porte-chars. Si bien que pour acheminer les chars un peu partout, il a fallut prendre les porte-chars de la société Thanry.
Elle a mis tous ses porte-chars à notre disposition pour aller sur Taï et Bloléquin. […] C’est donc avec la société Thanry qu’on a commencé la guerre. Et maintenant qu’il fallait conserver les jeunes du FLGO qui sont là, c’est encore la société Thanry. Voilà comment nous vivons.

Mais il n’a pas que des couilles, notre soldat Merkli. Il est aussi bien sage, lui. Pendant des années, il n’embauche que les gens venus d’ailleurs, les Yacouba et les Burkinabé et que sais-je encore, pour travailler à sa scierie de Guiglo. C’est comme vous dites, les gens du coin on ne peut jamais rien faire avec eux. Puis quelqu’un dit c’est pas très malin ça Merkli, tu auras des ennuis. Et qu’est-ce qu’il fait ?

[…] La société Thanry a récupéré mon petit-frère qui est un spécialiste du bois, et c’est lui qui exploite aujourd’hui. On lui a donné une machine, il est devenu un tâcheron. […]

Le général Mao n’apprécie pas trop les gens venus d’ailleurs, il faut le dire. Mais eh oh eh ! Il n’est pas tribaliste ou quelque chose comme ça.

Alors qu’est-ce qu’on fait de ceux qui tuent les Wê et les Gouro […] ? Qu’est-ce qu’on fait de leurs parents qui vivent chez nous ? Si on n’était pas bien, on allait aussi exterminer leurs parents, surtout que nous avons des armes en main. Mais après concertation, on a dit que le Yacouba qui est à Guiglo n’a rien avoir avec le comportement de celui qui est dans son village.

Rassurant, non ? Ce milicien est en fait un bon père de famille.

Quand j’ai des problèmes pour nourrir mes enfants du FLGO, je vais directement voir le directeur général de la Thanry. Il me donne deux ou trois tonnes de riz que nous mangeons. […] Donc nous vivons grâce à l’argent du bois que nous recevons, et de l’argent et de l’aide de la société Thanry. [www.24heuresci.com, 16/05/05]

Je ne serais pas surpris si c’était sur les genoux de notre gars Merkli que le jeune général Mao a appris comment gérer une milice. Regardez ce qui s’est passé tout dernièrement du côté de Guitrozon. C’était dans la nuit du 31 mai au 1er juin. Soixante-dix gens massacrés dans leurs lits. Vous pensez que c’était Mao qui a fait ça? Bien sûr que non, les victimes étaient presque tous les gens Wê comme lui. C’était les mercenaires libériens de Mao qui l’ont fait, à en croire ce rapport confidentiel de l’ONU qui circule. Et pourquoi le MODEL tue les gens de Mao ? Vous allez être fier. Parce que Mao avait refusé de leur payer une avance sur le massacre qui avait été, lui, programmé, un bain de sang dioula, bien sûr. C’est regrettable pour les familles, mais n’a-t-il pas bien fait d’être strict au niveau contrat ? Paiement à réception, je le dis toujours.

Quand le FLGO de Thanry a un différend à résoudre, il agit toujours de façon didactique, pour qu’il soit bien compris. Encore une bonne chose. Après avoir tué une vingtaine de, disons, étrangers en février 2004, le porte-parole du Front dit « Ces attaques ont pour but de défendre les populations locales, mais comme les Burkinabé se montraient menaçants et ne voulaient pas laisser leur terre, on a voulu leur donner une leçon ». (Afrique Express, 03/02/04) Ces gens ont une communication d’enfer.

Même les anglo-saxons reconnaissent la bonne organisation de l’entreprise FLGO. Voici ce que j’ai lu dans un rapport publié par une chose qui s’appelle International Crisis Group (12/07/04) :

Mao serait le relais d'une chaîne de commandement parallèle reliant la Présidence aux différentes milices […] au long des axes Guiglo-Toulepleu et Guiglo-Bangolo. Une source proche de la Présidence a confirmé que Mao a un contact téléphonique quotidien que ce soit avec l'ancien Ministre de la Défense, Kadet Bertin ou le Ministre de la Fonction publique et de l'Emploi, Hubert Oulai, originaire de Troya, un village près de Guiglo.

Et on loue le penchant libéral des troupes :

[Les] milices insatisfaites dans l'Ouest […] constituent une bombe à retardement et expriment de plus en plus la volonté de louer leurs services aux plus offrants. […] Le développement des milices était originellement plus proche d'un modèle de force de défense civile que du pur exercice de racket cynique. Toutefois, la balance a tellement penché en faveur d'une exploitation économique criminelle que la poursuite du conflit semble en fait orchestrée par ceux-là mêmes qui profitent de cette économie de guerre.

Mais n’allez pas croire que je vois en Louis Merkli un simple petit chef de chantier. Non. Que ne peut-il pas nous offrir, à l’exécutif de l’ATIBT, en tant que membre de la maison Thanry ? En tant qu’ami de l’homme fort de la CEB Thanry Gabon, Jacques Cablé ? Cablé que vous connaissez aussi bien que vous connaissez Merkli. Le voilà, à côté du Hongrois, dans la petite liste des très proches à qui vous envoyez cet email du 15 avril 2002. Vous vous en souvenez, c’était un de vos messages où vous parlez de notre label écolo à nous, le PAFC (« Bien sûr, en plus l’OAB [l’Organisation africaine du bois] apporte la légitimité des Etats africains. Par contre, il ne faut pas laisser l’OAB gérer cette mécanique […]. ») Je l’ai lu avec beaucoup d’intérêt ce message.

Pas besoin donc de vous faire tout un portrait de Cablé. Juste quelques éléments du cv pour rafraîchir la mémoire. En 1996 Godfrain file à la CEB Thanry 15,73 millions de FF. D’accord ? Et si on commençait par le début. En 1983, élu adjoint au maire de Mirecourt, dans les Vosges. En 1987, conseiller général, il monte cette zone franche d’Epinal-Mirecourt avec tout un tas d’industriels et de banques, avec le CCI, avec tout ce que vous voulez. N’oubliez pas que le député-maire d’Epinal à ce moment-là c’est Philippe Séguin, ministre des Affaires sociales de Chirac. On est toujours d’accord ?

En avril 1991 on lit les choses les plus folles sur Cablé.

La région Lorraine et le district autonome de Khantis-Mansis, en Sibérie, signent un accord de coopération qui mènera vers la constitution de joint-ventures dans l’ingénierie, le transfert de technologies et les équipements. […] Le transfert de devises en URSS étant plafonné, c’est sous forme de pétrole, gaz naturel et bois que les entreprises prestataires seront rémunérées. Pour l’heure, trois missions, pilotées par Cablé (dont le PDG, Jacques Cablé, est à l’origine du projet) et un pétrolier […] ont été conduites afin de définir le cadre des accords, les potentialités de la région et les perspectives de développement. [Les Echos, 09/04/91]

Le troc ? C’est quelle connerie coco, ça ? Mais non, pas du tout. Cablé sait très bien ce qu’il fait. En janvier 1992 les choses se clarifient :

Deux sociétés lorraines construiront un hôtel en Sibérie et seront rémunérées en pétrole, gaz naturel et bois. […] Les deux industriels vosgiens sont le groupe Cablé et l’entreprise Houot de Gérardmer [alors filiale de la Générale des Eaux]. Le marché, 20 millions de francs, sera réglé en livraisons énergétiques par Total. […] [Ibid., 17/01/92]

Fort de ces livraisons, notre forestier se présente aux élections législatives de 1993. Ne me demandez pas comment il a pu échouer, avec Séguin et Poncelet à fond derrière lui. Et vous vous souvenez de qui était le pote de Séguin à l’époque ? Tonton Charles, bien sûr, promoteur lui aussi de partenariats avant-gardistes avec la Russie.

Séguin ne laisse pas tomber notre gars. Depuis son perchoir du Palais-Bourbon, il fait venir s’installer dans le paradis fiscal de Cablé une usine de fabrication des avions militaires Fournier. C’est dire. Notre fils de marchand de bois est bien aujourd’hui, très bien, avec son adresse dans le 8ème et son « ERIC Holding ». Il exerce ses divers talents chez mon transitaire préféré, Getma, dont il est administrateur, et de sa filiale Necotrans, aussi.

Jean-Jacques, j’ai trop pris de votre temps. Je suis désolé. Merci de m’avoir lu jusque là. Quelque chose me dit que vous l’avez fait. Vous savez quoi ? A force d’avoir parlé si longuement de vous et de nos amis, je me sens un peu mieux. Peut-être l’après-Landrot ne sera pas si noir que ça. Peut-être le bois françafricain a-t-il encore de beaux jours devant lui. Oui, déjà je commence à me sentir mieux.

Arnaud Labrousse, juillet 2005

A la mémoire de François-Xavier Verschave