| Le
point de vue d'un chercheur
Une petite leçon d'écologie
Jean-Louis
Martin *
[24 janvier 2005]
# L'impact
de l'homme sur la biodiversité est ancien. Alors qu'en Afrique
les humains et la faune ont évolué ensemble, l'expansion
des chasseurs paléolithiques hors du berceau africain s'est
soldée par l'extinction de nombreux grands mammifères
restés naïfs face à ce prédateur. Les
marsupiaux géants disparaissent d'Australie il y a environ
50 000 ans, les mammouths et le rhinocéros laineux d'Eurasie
il y a 10 000 ans. Tout un monde de colosses comprenant des éléphants,
des bisons à grandes cornes, des félins à grandes
canines s'est évanoui d'Amérique du Nord il y a environ
9 000 ans.
# L'homme est aussi un vecteur de la biodiversité. Quand
il devient agriculteur au néolithique, il ouvre la forêt
pour ses cultures ou le pâturage, il bâtit, brûle.
Il crée progressivement des mosaïques paysagères
et des habitats artificiels. Il permet alors à un plus grand
nombre d'espèces de coexister dans une région. Dans
le sud de la France, des oiseaux comme les fauvettes ou les traquets
dépendent de cette ouverture du paysage. C'est le cas aussi
du bocage dans l'ouest du pays.
# L'homme a partagé ce rôle de constructeur d'écosystèmes
avec d'autres espèces. Le castor édifie des barrages
avec des matériaux pris dans son environnement et créé
des plans d'eau abritant une faune diversifiée. Les coraux
en se développant font naître, à des échelles
continentales, des architectures sous-marines et une profusion de
vie inégalée. Comme ces espèces, l'homme a
longtemps été ce que les écologues appellent
un «ingénieur d'écosystème».
# Avec la révolution industrielle, l'homme se met à
modifier la biosphère. La machine remplace le muscle. L'exode
rural conduit à l'abandon des terres et à la fermeture
des milieux ou à l'intensification de l'agriculture. La combustion
des énergies fossiles modifie le climat. Les espèces
liées à l'agriculture extensive régressent.
A l'exemple d'oiseaux comme l'outarde canepetière ou le râle
des genêts, elles constituent l'essentiel des espèces
menacées en France. La population humaine passe d'un milliard
à plus de six et utilise une part toujours plus grosse du
gâteau énergétique que le soleil dispense chaque
année à la Terre. La part laissée aux autres
espèces régresse comme peau de chagrin.
# Les changements ne se limitent pas aux pertes d'espèces.
Tous les vertébrés qui se comptaient en dizaines de
millions il y a encore 150 ans ont vu leurs effectifs fondre comme
neige au soleil. La survie de ces espèces n'est pas en jeu
mais leur fonction dans les écosystèmes l'est. Alors
que plus de 70 millions de bisons ont été nécessaires
pour façonner la grande prairie américaine, leur absence
compromet l'avenir des parcelles épargnées par la
charrue. De même, les millions de saumons qui remontaient
et mouraient chaque année dans nos fleuves les fertilisaient
avec des ressources venues de l'océan. Ils alimentaient aussi
l'économie des populations riveraines. Aujourd'hui, les chercheurs
s'interrogent sur les conséquences de leur absence.
# La biodiversité est partout, même en ville. Le pigeon
ramier, le renard ou le chevreuil deviennent citadins ou colonisent
banlieues et grandes cultures. Ils nous rappellent que la vie sauvage
peut trouver une place dans des milieux très modifiés
par l'homme. Pour d'autres espèces, comme le moineau domestique,
l'oiseau sauvage le plus lié à l'homme, les chercheurs
constatent une régression qui pose question sur la qualité
de notre environnement urbain. Partout, il s'agit de comprendre
ce qui permet à la vie ordinaire de garder ou de retrouver
une place, y compris dans nos villes.
* Jean-Louis Martin est chercheur au Centre d'écologie fonctionnelle
et évolutive (CNRS/Montpellier).
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